KENNETH WHITE, UN ÉCOSSAIS EN BRETAGNE
Par Ronan Le Flécher,
lundi 12 février 2007 à 08:04
:: #100
:: rss

Kenneth WHITE aux côtés de Jean BOTHOREL, secrétaire du Prix Breizh (photo David Raynal)
Un monde ouvert. C'est le titre du dernier ouvrage de poésie de Kenneth White sorti à la fin janvier. À 70 ans, l'Écossais né à Glasgow vit dans le Trégor qui l'a inspiré pour La Maison des marées, récompensé en mai 2006 par le prix Breizh (meilleur auteur de Bretagne) financé par Vincent Bolloré. Découvrons la remarquable allocution. prononcée par le poète, écrivain et essayiste au cours de la cérémonie de remise du prix dans le cadre du Salon des Littératures de Bretagne, Salon du Livre Celtique. Dans mon pays, on dit merci, dit quelque part René Char. Dans mon pays aussi. Je voudrais donc commencer cette allocution par des remerciements.
Je remercie le fondateur du prix Bretagne, M. Vincent Bolloré, son jury, présidé par M. Patrick Poivre d’Arvor, et les organisateurs de ce Salon du livre celtique qui m’ont invité à partager aujourd’hui leur espace et à participer à leurs travaux.
Je dois dire aussi tout de suite que j’attache à ce prix beaucoup d’importance.
En le décernant, ici à la Bibliothèque nationale de France, à un Écossais extravagant de mon espèce, Français d’adoption, Européen d’esprit, le jury du prix Bretagne manifeste très clairement à mes yeux son intention de sortir la Bretagne de tous les enfermements dont elle a souffert, et de sortir la culture celte de toutes les caricatures ignares ou malveillantes, dont elle a été victime.
N’ayant jamais, depuis mon tout premier livre, En toute candeur, caché mes allégeances scoto-celtiques, ayant publié étude après étude sur tel ou tel aspect du celtisme (je pense, entre autres, aux essais contenus dans mes livres La Figure du dehors et Les Finisterres de l’esprit), j’ai été moi-même exposé au genre de caricature dont, j’imagine, tout le monde dans cette salle est au courant. Que de fois j’ai été traité de « barde » par des gens qui n’avaient de ce mot qu’une notion des plus approximatives, mais s’en servaient soit comme d’une étiquette commode, soit comme d’une raillerie pour écarter quelque chose qui les gênait. J’ai toujours parlé de « celtisme », mais on m’a présenté comme un porte-parole de la « celtitude » et, en tant que tel, ennemi de la culture gréco-latine, porte-drapeau de l’idée d’une « race celte », alors que je n’ai jamais parlé que de pensée et de poétique et, sur le plan anthropologique, d’un groupement de peuples portant une même culture. Il y a encore des gens pour ignorer qu’aux moments les plus difficiles du Moyen Âge c’est dans les monastères celtes que fut conservé ce que la culture avait de plus précieux, par des gens qui parlaient non seulement le gaélique ou le brittonique, mais le latin, le grec et l’hébreu. Il y a des gens pour ne pas voir que le courant celte, justement parce qu’il se situait en dehors des nations et des États, a apporté une des contributions les plus considérables qui soient à l’océan de la culture mondiale. On trouve ce genre d’ignorance et de strabisme jusque dans les hautes sphères de l’intelligentsia (je pense ici, par exemple, à la présentation non seulement réductrice mais déformée de mes thèses par le philosophe Gilles Deleuze, ailleurs mieux informé et plus inspiré, qui a eu pour résultat que, pour certaines sections de cette intelligentsia j’ai été, durant des années, considéré comme raciste, fasciste, bref l’Ennemi Public N° 1). Face à un tel déferlement de sottises et de fantasmes, que peut-on faire d’autre que hausser les épaules et continuer son travail, au besoin dans la marge et l’isolement ? Un vieux proverbe écossais dit ceci : « Ils disent, ils disent – eh bien, laissez-les dire. » Et un vieux poème gaélique décrit un certain contexte socio-culturel comme « une flotille de pots de chambre voguant sur la mer. »

Kenneth WHITE en train de peaufiner son discours (photo Ronan LE FLÉCHER
Si, malgré le climat d’inquisition que je viens d’évoquer et qui fait partie de la pathologie socio-politique française, j’ai décidé, à la fin des années soixante de m’installer en France, de situer mon travail en France, c’est que, sur le plan intellectuel et culturel, la Grande-Bretagne me semblait engagée dans un processus de dégradation sensible. Je n’entre pas ici, bien sûr dans les détails. Qu’il me suffise de citer un éditeur londonien de l’époque : « Je ne suis plus dans la littérature, je suis dans l’industrie des loisirs. »
En tant qu’Écossais installé en France, je me suis rendu compte petit à petit, que je suivais une vieille tradition.
Dans ma généalogie intellectuelle et littéraire je compte ces moines scotiques (j’utilise ce mot pour englober à la fois « Écossais » et « Irlandais ») qui arrivaient par bandes sur le rivage breton et finirent par traverser toute l’Europe (« Plus ils sont instruits, plus ils ont envie de voyager », disait l’évêque d’Auxerre), pour devenir ce que Renan de Tréguier et du Collège de France appelait les « maîtres en langue et en littérature » de tout le continent. Dans la même lignée scoto-continentale, j’inclus Jean Scot Érigène, appelé en France par Charles le Chauve au IXe siècle pour traduire des textes grecs, et Duns Scot, né en Écosse en 1266, qui se situait intellectuellement aux limites de la philosophie et de la théologie et dont la perception du réel était d’une clarté exceptionnelle. À l’époque de la Renaissance, je pense à George Buchanan, historien et poète, enseignant à Paris et à Bordeaux, maître de Michel de Montaigne. Au XVIIIe siècle, c’est à La Flèche, en Anjou, dans une retraite studieuse, que David Hume écrit ses Essais sur l’entendement humain, livre qui passe inaperçu en Grande-Bretagne, mais qui va réveiller beaucoup d’esprits sur le continent. Au XIXe siècle, pensons à Robert Louis Stevenson, apprenant à écrire auprès des peintres de Barbizon, faisant son auto-analyse dans les Cévennes. Je continue cette lignée scotique et scotiste, à ma façon.
Pour ce qui est plus particulièrement de la Bretagne, et de la culture brittonique qui fait partie intégrante de son héritage, j’en ai eu vent très tôt. C’est que je suis né non loin d’un rocher de la rivière Clyde qui porte le nom de Dumbarton – oui, Dun Breton, « la forteresse des Bretons ». Ce fut le lieu de rassemblement, dans le Nord, de ces gens de parler brittonique qui allaient devenir, plus tard, les Gallois, et le lieu de rencontre de ces deux branches, brittonique et gaélique, de l’ancienne souche celtique commune dont on peut trouver les traces évidentes depuis le Danube jusqu’à Dublin en passant par Douarnenez, et des traces moins évidentes, mais décelables, plus loin en arrière, dans les steppes euro-asiatiques.

Kenneth WHITE et Claude GOASGUEN, député de Paris (photo David Raynal)
Très loin de tout purisme, mais aussi de tout mélange confusionniste, je pense que les créations les plus intéressantes émergent du contact entre des forces, non pas comme dans un creuset, un melting pot innommable, mais comme sur un rivage.
C’est après beaucoup de mouvements de lieu en lieu, de culture en culture, à la suite de beaucoup d’études sur des écrivains bretons ou d’affiliation celte dont je me sentais proche (Tristan Corbière, Victor Segalen, André Breton…) que j’ai décidé, il y a plus de vingt ans maintenant, de m’installer sur le rivage breton, afin d’y continuer mon travail, afin de lui fournir encore plus de possibilités d’approfondissement et d’expansion. Ce n’était pas, comme on a pu le penser, une retraite, c’était, dans la confusion socio-politico-culturelle grandissante, une prise de position stratégique.
Il y a dans mon travail ce que l‘on peut appeler une dialectique entre l’errance et la résidence. En cela, je ne suis pas seul. Exilé sur une île de la Manche, Victor Hugo disait qu’il avait l’instinct voyageur et l’instinct casanier. Chateaubriand, pour sa part, disait : « Tout errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine. » C’est donc un trait que je partage avec d’illustres prédécesseurs. Mais chez moi, c’est peut-être particulièrement frappant. Cela est évident dans les titres mêmes de mes deux derniers livres : La Maison des marées, et Le Rôdeur des confins. Je réside dans un lieu à la fois pour approfondir ce lieu et pour y concentrer des éléments venus du monde entier. J’étudie et je médite dans un lieu pour que mes voyages soient autre chose que des vagabondages.
En Armorique, j’ai poursuivi mes études de la littérature bretonne, dans un esprit à la fois interceltique et trans-celtique. J’ai beaucoup travaillé avec des institutions bretonnes : à peine arrivé, j’ai créé avec le musicien Jean-Yves Bosseur pour la ville de Saint-Brieuc une cantate celtique, Vent d’Ouest, à laquelle ont participé les chorales et les orchestres de la ville, et pour les textes de laquelle j’ai puisé dans toutes les ressources bretonnes ; plus tard, la fédération des conservateurs de musée de Bretagne m’a demandé de faire le texte du livre présentant les richesses de ces musées… Mais surtout, j’ai essayé de faire avancer ce que l’on peut peut-être finir par appeler une œuvre, c’est-à-dire – essayons de définir ce mot qui a tendance à disparaître de notre vocabulaire culturel – un ensemble d’ouvrages qui a, disons, une suite dans les idées, une cohérence, un horizon.
Le travail avance donc, marée après marée, dans ce lieu-limite qu’est l’Armorique.
Tout à l’heure, j’ai évoqué une prise de position stratégique.
En effet, là-bas vers l’ouest, sur notre promontoire, dans une Bretagne à la fois dense et ouverte, je me sens situé en plein milieu de l’Arc atlantique, avec toute l’Europe et toute l’Asie dans le dos, et en face, l’océan.
Quel meilleur poste d’observation, quel meilleur champ d’action ? Quel meilleur site pour capter ce qu’André Breton, parlant de la littérature celtique, appelait « une poésie de haut vol » et « une lumière venant de loin ».
C’est sur ces notions de haut vol et de lumière que je termine cette allocution.
Merci de m’avoir écouté.
KENNETH WHITE




Commentaires
1. Le vendredi 6 juin 2008 à 12:07, par tina
Ajouter un commentaire