En 2002, seul, devant une foule immense de deux fois 45 000 personnes, Yann-Fañch Kemener faisait frissonner de sa voix si mystérieuse les gradins du Stade de France, pour la première édition de la Nuit Celtique à Paris. « Tout à coup, la voix a pris possession de tout l’espace. J’ai senti quelque chose qui était de l’ordre du silence. Commencer un concert en imposant le silence, c’est tout de même quelque chose d’extraordinaire » se souvient t-il. La voix d’or, cristalline, presque féminine, de Yann-Fañch Kemener se promène depuis plus de 30 ans comme un songe, sur les rivages fertiles du paysage musical breton. Aujourd’hui divinement accompagné par un violoncelliste classique, Aldo Ripoche, le chanteur traditionnel organise sur son dernier album « An Dorn » de savoureuses passerelles entre la musique baroque et les traditions bretonnes. « L’histoire de cet album pourrait sortir tout droit d’une légende bretonne. En voyage au Japon, je devais donner un concert dans un pub irlandais de Tokyo. Pendant les répétitions, un homme s’est avancé et s’est mis soudainement à sangloter au beau milieu de la salle déserte. Interloqué je me suis arrêté de chanter pour m’approcher de lui. Tout en me présentant la collection complète de mes disques à dédicacer, il m’a alors avoué qu’il attendait ma venue depuis plus de trente ans. De cette rencontre singulière avec un homme d’affaires japonais féru de musique bretonne, est née une amitié extraordinaire. Plus tard, M.Shiraishi - c’est son nom - a tenu à financer en partie la réalisation de mon dernier opus. Mon deuxième titre, « An Dorn » lui est tout naturellement dédié » explique le chanteur bouleversé.

Centre Bretagne

Originaire de Sainte Tréphine dans les Côtes d’Armor, Yann-Fañch Kemener est issu d’une famille de chanteurs, modeste et rurale, du Centre Bretagne. « Mon arrière-grand-mère est morte en chantant » explique l’artiste avec l’infini respect de ceux qui sont à travers la musique, les passeurs d’une langue et d’une mémoire. « Dans toute civilisation, il a des choses qui partent et d’autres qui perdurent ou qui naissent. Mon travail consiste désormais à porter ce fabuleux héritage aux oreilles d’un large public. C’est pourquoi j’ai publié mes carnets de route et que je prépare la suite avec un corpus de 250 à 300 chants qui est le fruit de mes recherches. Je travaille également sur un double CD avec les personnes que j’ai eu la chance de rencontrer et d’enregistrer tout au long de ma carrière». Né à la fin des années 50, dans une région reculée et encore bretonnante à 90 % Yann-Fañch Kemener s’approprie naturellement la langue de ses parents, voisins et ancêtres. Très tôt, au début des années 70, en pleine renaissance de la culture bretonne, le jeune Kemener fait ses débuts dans le chant, initié par des personnalités telles que Albert Bolloré. « A l’époque, les gens s’extasiaient sur Led Zeppelin, moi j’aimais les sœurs Goadec ».

Kan ar Bobl

C’est ainsi que Yann-Fañch Kemener découvre avec émerveillement l’extrême richesse de la matière de Bretagne, gwerzioù (complaintes), sonioù (poèmes lyriques, plus gais), Kantikoù (cantiques), plinn ou ridées. Un patrimoine inestimable répertorié dès 1839 par Théodore Hersart de la Villemarqué dans le désormais très célèbre recueil fondateur du Barzaz-Breizh. A vingt ans, il remporte à Lorient le premier prix au concours de chant populaire (Kan ar Bobl ). Plus qu’une simple compétition annuelle, ce rassemblement a été pour la première fois l’occasion pour des centaines de chanteurs d’aborder le chant de langue bretonne. « Je venais d’un milieu où l’on n’écrivait pas. Dans les années 70, il y avait très peu de publications sur la Bretagne. Mon premier livre en breton devait être une vie de saints ou un recueil de cantiques » avoue t-il. Yann-Fañch Kemener accède alors à la reconnaissance tandis que son travail est récompensé par le prix du disque de l’Académie Charles Cros, pour ses trois disques Chants profonds de Bretagne. S’ensuivent d’autres albums réalisés avec Marcel Guilloux et Anne Auffret, puis de multiples expériences musicales avec Gilles Le Bigot et Jean-Michel Veillon pour le groupe Barzaz. « A l’époque, nous étions souvent comparés à Gwerz le groupe d’Erik Marchand, même si nous n’avions pas tout à fait la même inspiration, ni la même couleur musicale » se souvient-il. Là-dessus, débarque en 1993 l’incroyable épopée de l’Héritage des Celtes et la rencontre fondamentale avec le musicien originaire de Ploudalmézeau Didier Squiban. Ensemble, ils créent un duo piano voix mythique et enregistrent trois albums, unanimement célébrés par la critique, Enez Eusa, Ile-Exil, Kimiad. Infatigable chercheur, l’artiste a travaillé pendant six ans au Conseil Général du Finistère au service de la langue et de la culture bretonnes. Chanteur et interprète d’une intensité exceptionnelle, Yann-Fañch Kemener est un trait d'union vivant entre le passé de la Bretagne et son présent. « Il n’existe pas d’école de chant traditionnel. Par notre démarche résolue et patiente, nous devons être des passeurs de notre propre savoir et de notre propre connaissance. Les outils modernes d’enregistrement et de restitution du chant ne remplaceront jamais l’apprentissage et le travail personnel. » Qu’il soit en tournée au Japon ou plus récemment à la Mission bretonne de Paris pour un concert exceptionnel à l’occasion de la célébration de la Saint Yves, Yann-Fañch Kemener est un artiste profondément sincère et inspiré, qui tend en permanence une main (An Dorn en breton) ouverte et disponible vers l’autre. « J’ai eu la chance de vivre dans cette région du Centre Bretagne où le chant avait à la fois une fonction festive et de mémoire. Le chant et la parole ont tout de suite joué pour moi un rôle de filiation. C’est pourquoi je veux aujourd’hui absolument publier et transmettre cette magnifique matière.»

David RAYNAL

www.objectifune.com

Discographie Yann-Fañch Kemener

- Kan ha Diskan, avec Marcel Guilloux Arion, 1982.

- Gwerzioù ha Sonioù, chant a cappela Iguane Productions, Coop Breizh, 1988, YFK01.

- Ec'honder, Barzaz Excalibur, Coop Breizh, 1989, CD828.

- Roue Gralon Ni Ho Salud, gwerzioù avec Anne Auffret Keltia Music, 1993, KMCD42

- Enez Eusa, Avec Didier Squiban L'Oz Productions, Coop Breizh, 1995, L'Oz02.

- Île-Exil, Avec Didier Squiban L'Oz Productions, Coop Breizh, 1995, L'Oz11.

- Karnag / Pierre Lumière Didier Squiban, Kristen Noguès, Jean-Louis Le Vallégant, François Daniel, Jean Chevalier, Excalibur, Coop Breizh, 1996, CD867.

- Kan Ha Diskan, Avec Valentine Collecter, Erik Marchand, Marcel Guilloux, Annie Ebrel, Claudine Floc'hig, Patrick Marie, Ifig Troadeg Siam Productions, Coop Breizh, 1997, CD445.

- Kimiad, Avec Didier Squiban L'Oz Productions, Coop Breizh, 1998, CD4013885.

- Barzaz-Breiz, Avec La Maîtrise de Bretagne Edition du Layeur, 1999.

- An Eur Glaz, Avec Aldo Ripoche Kemener-Ripoche, YFK/AR/1, 2000

- An Dorn, avec Aldo Ripoche Buda Music – Universal 2004

Site Internet : www.kemener.com