Où vivez-vous aujourd’hui ?

Cela fait plus d’un an que je vis au Togo. Je suis retourné dans mon pays d’origine pour y apporter ce que j’ai appris ici. J’ai donc cessé tous mes mandats électifs en France. Et j’ai pris la décision de croiser le fer avec le pouvoir en place qui n’honore ni la démocratie ni le genre humain.

 

Avez-vous eu du mal à faire ce choix ?

Il y a des moments où il faut accomplir son devoir. Et le Togo va mal. La situation ne s’est guère améliorée sous Faure Gnasssingbé qui a pris les commandes en 2005 à la suite de son père Eyadéma. 38 ans de dictature marquée par d’innombrables crimes économiques ou de sang. Aujourd’hui, l’impunité reste totale. C’est toujours très compliqué à Lomé ou ailleurs, dans les villages.

 

Racontez-nous un peu.

Imaginez que 45% de la population togolaise a moins de quinze ans. L’école est devenue médiocre. Tous les jeunes sont au chômage. Des gens se lèvent le matin sans assurance d’avoir à manger d’ici le coucher du soleil. Les infrastructures n’existent pas : pas de routes mais des pistes épouvantables. Les chemins de fer sont fermés. Il n’y a pas d’hôpitaux. L’État a renoncé à ses devoirs régaliens.

 

Quel rôle joue l’armée ?

Elle est très présente et se mêle même de politique. L’officier doit être un partisan et l’homme de troupe un militant du parti au pouvoir. Vous parlez d’une armée républicaine !

 

Quel est votre projet pour le Togo ?

Je souhaite relever cinq défis : la suffisance alimentaire, l’école pour tous, l’accès aux soins de santé et l’emploi des jeunes. Je veux tout d’abord que les Togolais acquièrent la liberté de parler, d’aller et de venir, d’entreprendre. Toutes ces choses qui paraissent simples vu d’ici. Voilà pourquoi je suis reparti dans ce petit pays, grand comme la Bretagne historique, Le Togo est vraiment un endroit où il ferait bon vivre.

 

La Bretagne vous inspire donc ?

Cette région m’a modelé et m’a fortement marqué. J’ai connu la Bretagne sous-développée à mon arrivée en 1964. Je l’ai vu s’élever d’un coup par la volonté de quelques hommes. C’est par exemple la première région agricole d’Europe : premier producteur de poulets, de cochons ou de  lait. La Bretagne est aujourd’hui comparable à la Bavière ou à la Catalogne. Ce que les Bretons ont fait en trente ans est extraordinaire. On doit pouvoir faire autant au Togo. C’est ce dont j’ai rêvé et je rêve encore.

 

Parlons de vous. Quel parcours tout de même ! Vous êtes né au Togo dans la région de Bassar en 1945.

Et par le plus pur des hasards, en 1953, un missionnaire qui a trouvé que j’avais l’air intelligent – je me demande toujours ce que ça veut dire – m’a envoyé dans son école à 40 km de ma famille. Quatre ans après, je suis parti au collège chez les missionnaires à Lomé. De là, j’ai passé le baccalauréat en 1964, ai fait maths sup au lycée de Kerichen à Brest avant d’intégrer l’école des Mines de Nancy. J’ai épousé Anne-Marie qui était originaire de La Forêt-Fouesnant.

 

Dans quel domaine avez-vous commencé à travailler ?

À la direction départementale de l’équipement du Finistère où j’ai participé à la construction du réseau routier breton. Aujourd’hui, la Bretagne est ceinturée de deux fois deux voies, gratuites avec des échangeurs partout.

 

Et un beau jour, vous entrez au conseil municipal de Saint-Coulitz, puis devenez maire de cette commune de 400 habitants. 

En 1983, deux paysans sont venus me chercher. Ils m’ont dit : « Il faut que tu te présentes aux élections municipales. » Moi, je n’y ai pas cru, pensant qu’on n’élirait pas comme ça un Noir. Ce sont ces paysans qu’on disait rétrogrades qui ont fait de moi un conseiller municipal dans l’opposition, puis le maire en 1989. Ensuite, les choses se sont enchaînées.

 

Comment avez-vous vécu cette période ?

Je n’ai rien vu venir. En 1989, on fêtait les deux siècles de la Déclaration des Droits de l’Homme. La Bretagne a dit à la France ce qu’elle voulait : Regardez ! On a trouvé un garçon. Il est noir, mais il est de chez nous. Et la France a regardé. Et alors, ça s’est emballé. François Mitterrand m’a demandé d’entrer au gouvernement.

 

Êtes-vous au courant de cette anecdote selon laquelle Mitterrand vous prenait pour une beurrette ?

C’est ce qu’a raconté Franz-Olivier Giesbert dans l’un de ses bouquins. Je trouve cela tout à fait étonnant puisque je connaissais Mitterrand tout comme Laurent Fabius qui m’avait prévenu que le Président allait m’appeler. Cela fait partie de la légende. En Africain, on dit : « Trop de sauce ne tue pas la viande. »

 

Combien de temps êtes-vous resté secrétaire d’État  ?

Deux ans sous Édith Cresson puis Pierre Bérégovoy. Je suis passé par toutes les élections : conseiller régional de Bretagne, député du Finistère dans une circonscription improbable allant d’Ouessant à Coray jusqu’à Plougastel-Daoulas. En 2002, j’ai été battu aux législatives. Je suis resté vice-président du Conseil général et du Finistère où j’avais en charge la politique de l’eau. Je connais donc les conséquences du développement agricole breton sur les nappes et les eaux de plage.

 

C’est la marée verte. Il y a aussi la marée noire, expression qui vous a valu le prix de l’humour politique.

À l’époque où je siégeais au gouvernement avec Louis Le Pensec, un journaliste me demande un jour : « Comment cela se passe-t-il avec votre collègue Louis Le Pensec ? » « Ça se passe bien, je lui réponds. Nous sommes tous les deux Bretons : lui Breton d’avant la marée noire et moi Breton d’après la marée noire. » De l’Amoco Cadiz au Torrey Canyon, j’ai pratiquement connu toutes les marées noires dans le Finistère.

 

Maintenant que vous êtes installé au Togo, la Bretagne vous manque-t-elle ?

Évidemment. La violence de la tempête, le grondement de la mer, ce fort parfum d’iode… toutes ces choses me manquent de temps à autre.  Mais, lorsque je vivais en Bretagne, le Togo, ses fortes odeurs de feuilles de teck, le ruissellement des eaux et rivières, me manquaient également. Sans doute, mon aventure est là, un pied sur le continent africain, un pied sur le continent européen, avec la volonté de bâtir un pont entre les hommes afin que nous ne soyons plus malades de nos frontières.